Ouistreham : une adaptation réussie des travailleurs de l'ombre

L’adaptation du livre Le Quai de Ouistreham de l’écrivaine Florence Aubenas signe le grand retour d’Emmanuel Carrère, 16 ans après son dernier long métrage La Moustache en 2005. En salles depuis le 12 janvier 2022, il retranscrit avec authenticité les personnages tout en apportant au film une touche de liberté.


Au tournant de la cinquantaine, Marianne Winckler décide de s'immerger dans la vie des "travailleurs de l’ombre", ceux que l’on ne voit pas, ceux dont les métiers sont dévalorisés. Écrivaine, elle plaque tout pour se rendre à Caen. Elle quitte sa famille, ses amis sans prévenir personne. Elle s’invente alors une histoire pour se rendre crédible auprès des personnes qu’elle rencontrerait : son mari gagnant bien sa vie, elle a vécu pendant plus de 20 ans comme femme au foyer.


Dès lors, son CV repose sur deux lignes. Elle réussit à se faire embaucher comme agent d’entretien - ou comme technicienne de surface de préférence - dans un camping, puis sur un ferry. Ainsi, elle découvre la dure réalité auxquelles sont confrontées bon nombre de personnes, considérées comme la "classe populaire". Mais ce monde se révèle aussi être empreint de sincérité et de loyauté, qui le rendent très touchant.



La patte de liberté du réalisateur


Florence Aubenas, séance de dédicace

Florence Aubenas était au début réticente à voir son livre réalisé au cinéma. Juliette Binoche l'a convaincu, mais à une condition : que ce soit Emmanuel Carrère qui le réalise. En comparaison avec le livre, la dissimulation est au cœur du long métrage. Par ailleurs, il s'avère être plus dramatique. Outre le sentiment de trahison qui règne tout du long, la fin ne laisse aucune alternative au personnage de Marianne. À l'inverse, dans le livre, Florence Aubenas arrive à avoir le Graal de tout employé : un CDI.


Pour incarner ces personnages, le réalisateur fait appel à de vrais agents d'entretien. C'est alors une toute première pour ceux qui jouent Christelle, Marilou ou encore Cédric. Hélène Lambert, l'interprète de Christelle, fait ainsi ses premiers pas sur le devant de la scène. Et ils sont tout à fait remarquables. Elle joue notamment avec ses enfants et le tournage de certains passages a lieu chez elle. Comme elle le dit elle-même lors d'une interview avec Léa Salamé sur France Inter, "le film est vrai". Même si Emmanuel s'est écarté du côté autobiographique du livre et a fait un mélange entre fiction et documentaire, le film montre l'authenticité des personnes.


Cette même authenticité que l'on retrouve à travers le personnage de Cédric (Philippe dans le livre). Il apporte une touche de sincérité et d'humour au film. À tel point que l'on ne se lasse pas de ses phrases un peu burlesques. Ses techniques de drague sont un peu vieilles époques et presque absurdes. Comme si un supermarché pouvait être un lieu de rencontre...



Le miroir de la précarité


Scène du film au camping ( © Memento Distribution)

Adapté du roman éponyme, ce film rend hommage aux personnes travaillant dans les métiers de la propreté. À l’heure actuelle, encore deux millions d’individus font partie de ce milieu. On les surnomme "les invisibles" et la plupart sont... des femmes. Rien d’étonnant.


Ce livre retrace donc la précarité de cette population. Cette population qui, touchant le SMIC, compte ses sous pour la moindre chose.


La protagoniste est par exemple obligée de partager l’essence avec sa collègue, qui est ainsi privée de 23€. Si cela paraît insignifiant pour Marianne, ce n’est pas le cas de Christelle qui chaque jour doit faire attention à ses dépenses. Des dépenses pour acheter des vêtements, de la nourriture, des jeux pour ses enfants. Elle doit presque épargner pour se faire un tatouage. Par ailleurs, Cédric n’a pas pu reprendre sa voiture à la fourrière, puisque cela lui coûtait 250€. Or, il ne les possédait pas. Et tous ses amis ne pouvaient pas l’aider… Il a dû alors se résoudre à la laisser où elle était.


"Ce n'est pas une honte d'être agent d'entretien"

- Hélène Lambert au micro de Léa Salamé sur France Inter


Outre le manque de moyens, c’est un métier où la fatigue se fait ressentir, où il existe des horaires de nuit, mais aussi - et surtout - un métier humiliant. Effectivement, les conditions de travail sont misérables. Les femmes qui nettoient le ferry reliant Portsmouth à Ouistreham sont confrontées à la saleté de certains passagers. Ceux-ci ne tirent pas la chasse d’eau, par exemple. Un simple geste et pourtant si compliqué…


Il faut qu’elles nettoient une cabine en 4 minutes. Autrement dit, il faut nettoyer les toilettes, la douche, vider les poubelles, changer les draps, faire les lits, dépoussiérer, passer l’aspirateur, etc. Tout cela en 4 minutes. Inutile de se mentir : 4 minutes correspond au temps que l’on met à sortir de notre lit et à le faire. Alors imaginez-vous à leur place ! Sans compter qu’elles sont constamment rabaissées. Et pourtant, c’est bien ici qu’une immense solidarité se fait ressentir. De plus, comme le mentionne Hélène Lambert sur le plateau de France Inter : "ce n'est pas une honte d'être agent d'entretien".



Une journaliste sous couverture


Enfin, en parallèle du regard porté sur les "invisibles" de la vie quotidienne, le réalisateur propose une réflexion plus morale sur les métiers d’écrivain, de journaliste et plus spécifiquement d’investigation. Jusqu’où faut-il pousser la couverture ?


Hélène Lambert et Juliette Binoche dans le film "Ouistreham"

Certes, le but initial de la réalisation du livre de Marianne était de faire prendre conscience de différentes injustices et problèmes sociaux que rencontrent certaines classes sociales, mais n’est-ce pas une forme d'hypocrisie ? En effet, elle dissimule sa véritable identité auprès de ses collègues, elle cache ses véritables intentions ainsi que certaines de ses opinions en se créant un personnage. Elle s'immisce dans la vie d’une population sur la base d’un mensonge pour... en écrire un livre !


Christelle nous fait très bien comprendre qu’elle se sent trahie par celle qu’elle considérait comme son amie. Son amie, qui après avoir écrit son livre, n’est pas prête - ni physiquement, ni mentalement - à se remettre dans la peau d’une femme de ménage, métier toujours considéré comme ingrat et dévalorisant. Elle préfère sa vie de confort. Chacun à sa place.



Juliette Binoche est une actrice formidable. Aller voir le film pour admirer ses talents d'interprétation est une cause louable. Cependant, l'implication des acteurs et le scénario vaut à lui seul le déplacement. Le livre n'a pas changé les mentalités. Il est peu probable que le film le fasse. Mais peut-on espérer ?

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