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"Ou peut-être une nuit" : quand le silence sur l'inceste devient trop bruyant

En septembre 2020, Charlotte Pudlowski (co-fondatrice de Louie Media) publiait la deuxième saison du podcast Injustices. Après une première saison sur le sexisme et harcèlement dans le milieu du journalisme, la journaliste s'attaque à un sujet d'autant plus d'actualité : l'inceste.


( © Louie Media)

La fabrication d'un silence. Un silence devenu bruyant. Si bruyant que l'inceste devient un sujet médiatique début 2021. Le podcast Ou peut-être une nuit de Charlotte Pudlowski, la sortie du livre La familia grande de Camille Kouchner le 7 janvier, le hashtag #MeTooInceste qui comptabilise plus d'un millier de témoignages en quelques heures le 16 janvier. Et puis on comprend. Un silence qui en a marre de se taire.


Après avoir totalisé plus d'un million d'écoutes, et remporté le prix Philippe Chaffanjon du multimédia (une première pour un podcast), Ou peut-être une nuit est adapté en ouvrage littéraire et arrive dans les librairies le 29 septembre 2021.


"La guerre du silence"


Le livre, tout comme le podcast, débute sur le même événement déclencheur : "J'avais 26 ans quand ma mère m'a appris qu'enfant, elle avait subi un inceste". Marquée par son silence, Charlotte Pudlowski se lance dans une enquête sur le sujet. Une enquête qui sera publiée sous forme de 6 épisodes de podcast, d'environ 45 minutes chacun.


Charlotte Pudlowski ( © Telerama)

Sur la quatrième de couverture de Ou peut-être une nuit, il est écrit : "Pourquoi un si long silence ? Pourquoi sa mère, dont elle est si proche, n’a-t-elle pas pu lui parler plus tôt ? Et comment peut-on si mal connaître une violence qui concerne 7 à 10 % de la population, soit 2 à 3 enfants par classe de CM2 en moyenne ?".


Première claque. L'inceste n'est plus cette légende urbaine que l'on pense inexistante. L'inceste est là, l'inceste est partout. Ce mythe de la "famille normale", que l'on prenait comme exemple pour se rassurer, se déconstruit peu à peu.



Et puis, encore une fois, on comprend. On comprend que cette "mécanique du silence" est presque aussi coupable que l'incesteur. Que l'inceste a toujours été là, l'inceste a toujours été partout. Charlotte Pudlowski est allée à la rencontre de victimes et d'experts pour obtenir des réponses à ce silence. Ou peut-être une nuit est le testament de ces paroles, jusque ici ignorées.


Parce que l'inceste, c'est aussi ça. C'est l'ignorance. Celle de l'incesteur, des proches, de la famille, des amis. L'ignorance de toute une société, par peur d'entendre la réalité. Alors les victimes se taisent, certaines à jamais.



Les mots, armes contre le patriarcat


Toujours sur la quatrième de couverture, on peut y lire ces phrases : "L’abus des enfants par les pères, frères, oncles, cousins, un abus systémique, noyau structurant du patriarcat". Des mots qui prennent sens lorsque l'on apprend, une fois sa lecture commencée, que 98 % des crimes incestueux sont commis par des hommes.


"Ou peut-être une nuit" de Charlotte Pudlowski, chez Grasset

La quasi-totalité d'entre eux sont aussi commis par un homme plus vieux. "Logique", vous me direz, dans l'optique que l'inceste aux yeux du grand public est souvent représenté par le père qui abuse de son enfant. C'est là que Ou peut-être une nuit vous montre que vous avez tort.


L'inceste, c'est les pères, mais aussi les frères. Parfois d'un, trois ou six ans l'aîné de leur victime. Mais toujours plus vieux. L'inceste, c'est aussi les oncles. Ceux qu'on ne voit qu'une fois tous les six mois, mais aussi ceux que l'on voit tous les dimanches. L'inceste, c'est ce que certains aiment mettre sous le coup du "touche-pipi".


"Pourquoi la victime n'a pas parlé plus tôt ?". Avez-vous seulement essayé de l'écouter ? La mécanique du silence, que Charlotte Pudlowski déconstruit point par point dans son ouvrage, nous fait comprendre ces années de silence. Parce que quand une victime parle, c'est "trop" pour celui qui l'écoute. Trop dur à entendre, trop compliqué à comprendre. La victime, alors, se tait. Comment exprimer ce sentiment qui, pour certaines, va du dégout à la haine à quelqu'un qui n'écoute que d'une oreille ?


"Si l’on accepte de voir la nature de l’inceste et son ampleur, c’est tout l’ordre social dans lequel nous vivons qui doit être renversé". Et c'est cela qui a empêché la parole jusqu'à maintenant. Parce que parler d'inceste implique de devoir prendre des décisions dans un futur proche. Des décisions de la part de la justice, du gouvernement et de la société en elle-même.



Que ce soit le podcast ou le livre, Ou peut-être une nuit nous fait enfin comprendre que non, l'inceste n'est pas un cas isolé. Que ce n'est pas pour rien que le fameux #MeTooInceste comptait plus de 80 000 tweets en deux jours. Des tweets exprimant un soutien sans faille, mais surtout parsemé de témoignages, jusqu'à maintenant enfouis dans les cerveaux des victimes.


Et vous, jusqu'où êtes-vous prêt.e.s à aller pour libérer les paroles des victimes ? Lire Ou peut-être une nuit est déjà un bon début.

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