Joséphine Baker : l'universalisme au bout du fusil

Joséphine Baker a fait son entrée au Panthéon ce mardi 30 novembre 2021, 46 ans après sa mort le 12 avril 1975, à l'âge de 68 ans. Véritable couteau suisse artistique, elle est la sixième femme et la première femme noire à être panthéonisée.


Entre chanteuse, danseuse, actrice, show woman, parfois clown aux grimaces indétrônables, mais surtout militante engagée dans la Résistance et mère de la "tribu arc-en-ciel" (composée de douze enfants d'origines et de religions différentes), Joséphine Baker est plus que jamais une icône.


Cérémonie de panthéonisation de Joséphine Baker ( © AFP)

Elle incarnait l'espoir, la lutte contre le nazisme, le racisme et tout ce qui viendrait refréner les droits et la liberté de chaque être. Loin d'être une essentialiste, elle ne faisait aucune différence entre les gens, leurs couleurs, leurs statuts ou autre. Elle prônait fermement la liberté pour tous.

Une star en herbe

Née le 3 juin 1906 à Saint-Louis dans le Missouri, le père de la petite Joséphine quitte le foyer, peu après la naissance de sa fille. Carrie McDonald, sa mère, abandonne ses rêves de music-hall pour travailler en tant de blanchisseuse, afin de subvenir aux besoins de ses enfants. À seulement huit ans, Joséphine commence à travailler pour aider financièrement le foyer. Elle nettoie et garde les enfants des familles aisées et blanches de Saint-Louis. Joséphine Baker naît dans un climat où la ségrégation perdure.


En 1917, elle est témoin d'une grande émeute raciale, qui tue 39 noirs et laisse des milliers d'entre eux sans abri. Après avoir été victime d'actes de maltraitance par ses patrons, Joséphine claque la porte de ces foyers qui ne lui rappelleront que de mauvais souvenirs.


Joséphine Baker et The Jones Family Band en 1919 ( © Roger-Viollet)

Elle décide alors de retourner à l'école et de travailler parallèlement en tant que serveuse dans un bar. Au fil des années, Joséphine s'éprend du monde de la nuit, du spectacle et du monde artistique en général.


Elle fait plusieurs apparitions, démonstrations dansantes et amusantes dans des bars. En 1919, elle traverse les États-Unis avec The Jones Family Band et The Dixie Steppers pour donner des sketchs comiques. Joséphine Baker se fait remarquer par son authenticité et son côté décalé.


Elle se rend à New York, où elle joue auprès des Chocolate Dandies : rapidement, sa notoriété grandit et la jeune fille de Saint-Louis devient une des favorites.




En 1925, Joséphine se voit avoir l'opportunité de présenter ses performances au public français, celui-ci étant adepte du jazz Americain et de la négritude. Elle jouera ensuite dans La Revue Nègre au Théâtre des Champs-Elysées : le public tombe totalement sous le charme de cette femme noire assumée et décomplexée, apportant aux français le vent nouveau du charleston et du black bottom.


Josephine Baker et Joe Alex, première représentation de "La Revue Negre" (1925)

Elle y réalise l'une de ses plus célèbres performances : la Danse Sauvage, avec son partenaire de danse Joe Alex, où elle ne porte qu'une jupe en plumes.


Les présentations divisent, certains manifestent leur stupéfaction et dégout de voir une femme noire dénudée, alors que d'autres applaudissent vivement le spectacle, perçu comme novateur et libérateur.


Ses spectacles font un malheur et se vendent abondamment. Certaines célébrités n'hésitent pas à manifester leur admiration pour la jeune femme, parmi eux Pablo Picasso, Ernest Hemingway et E.E Cummings. Après un tel triomphe en France, Joséphine Baker décide de tenter sa chance dans son pays, les États-Unis. Mais rien ne se passe comme prévu : ce voyage sera une véritable désillusion pour Joséphine, forcée de constater le racisme régnant encore et toujours dans l'Amérique des années 40.


Une Résistante jusqu'au bout


Joséphine Baker joue un rôle important durant la Seconde Guerre Mondiale. La jeune femme du Missouri est totalement adoptée par la France, de par son énorme succès et ses relations. Engagée auprès de la Croix-Rouge, elle donne sans compter, parfois même jusqu'à se priver elle-même.


Sous l'Occupation, elle refuse de jouer ses spectacles aux troupes Allemandes et décide de se rendre dans sa propriété au Château des Milandes, en zone Libre. En tant que superstar des années 30, son statut lui servait de couverture, puisqu'elle décide de s'engager dans la Résistance.


Joséphine Baker en 1939 ( © Hulton Archive)

Joséphine n'hésitait pas à cacher des plans, des messages dans des partitions ou dans son corsage, totalement consciente de ses privilèges et que personne n'oserait fouiller la star internationale à la douane. Elle cachait et faisait passer des juifs dans la cave de son château en utilisant un passage secret. Courageuse, Joséphine Baker s'exposait à de gros risques en agissant de la sorte pour la Résistance.


Forcée de quitter la France, elle se réfugie au Maroc où elle est accueillie comme une reine. En 1942, les Britanniques et les Américains débarquent en Afrique du Nord. Consciente du rôle de sauveur qu'incarne son pays d'origine, elle souhaite remercier les soldats comme il se doit, en donnant plusieurs spectacles en leur honneur. À une seule condition : abolir la consigne de séparation entre les soldats blancs et noirs durant les spectacles.


Son important rôle dans la Seconde Guerre mondiale se traduit aussi financièrement, puisqu'elle distribue l'argent de ses spectacles au profit de la Résistance, tout comme la Croix de Lorraine offerte par Charles De Gaulle, quelle revend pour la cause. Rencontrant des problèmes financiers vers la fin de sa vie, Joséphine Baker reçut l'aide de célébrités et personnalités, mais la main tendue par la princesse Grace de Monaco fut le geste qui se démarqua des autres, de par son élégance et sa générosité immense. Cette main tendue marqua Joséphine Baker, à vie.

Un repos au Panthéon plus que mérité


Joséphine Baker reçoit la Légion d'Honneur des mains du général Valin (1957)

Décorée de la Légion d'honneur le 9 décembre 1957, une station de métro porte désormais son nom dans le 14ème arrondissement de Paris : la station Gaîté se nomme aujourd'hui Gaîté-Joséphine Baker. La station n'a pas été choisi au hasard, puisqu'elle se trouve à proximité du théâtre Bobino, où elle avait interprété l'air inoubliable de J'ai deux amours.


Les enfants de Joséphine Baker ont souhaité que le corps de leur mère repose au cimetière marin de Monaco, où elle est enterrée aux côtés de ses proches, à savoir son mari, son fils Moïse et la princesse Grace de Monaco.



C'est alors le cénotaphe de Joséphine Baker qui fait son entrée au Panthéon, ce mardi 30 novembre, lors d'une cérémonie émouvante, où 2000 invités étaient au rendez-vous. Parmi eux, de nombreux enfants ont interprété les chansons que Joséphine Baker avait l'habitude de chanter en spectacle.


''Ici, je savais que je serais sauvée, que je pourrais vivre pour une cause, et cette cause, c'est la fraternité humaine. Je suis venue. Personne ne me disait : noire. Personne ne me disait : "négresse", mot qui me blessait terriblement. […] Je suis devenue femme avec confiance dans la vie, femme qui était élevée par la France, à laquelle je donne ma gratitude.

Joséphine Baker le 12 mai 1957, au congrès de la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme)

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